Pour les chômeurs intellectuels

 
 

«Chômeur? Allons donc, cela s'appelait bohême de mon temps! Et puis vous êtes un bourgeois, un bourgeois ne peut pas faire un «vrai» chômeur, il y a là quelque chose qui ne va pas. Enfin, au fait et au prendre, qu'est-ce que cela signifie d'être chômeur quand on a pour métier de penser? Peut-on s'arrêter de penser? Ha ha! Un intellectuel en chômage, ce serait en somme un monsieur un peu fatigué et qui se donnerait quelques vacances cérébrales? Jolie expression, après tout, pour désigner un type un peu gâteux. Mais je crois plutôt que vous vous payez ma tête.» Denis de Rougemont, "Journal d'un intellectuel en chômage", 1937 Paris Albin Michel.



Étude Pour les chômeurs intellectuels.


La mansarde : un homme, attablé, jeune, barbe et cheveux longs, pas vraiment hirsutes; mais quand même, il est un peu négligé et n'a pas l'air bien à son affaire, il semblerait même accablé. Il est face à une page blanche, probablement depuis des mois; la plume dans l'encrier, les coudes sur la table il n'arrive pas à travailler, on dirait un artiste en panne d'inspiration. Heureusement, une femme souriante, vêtue d'une ample tunique légère, coiffée d'un bonnet phrygien, se penche vers lui, amène, souriante, une bourse à la main, probablement une vraie manne d'antan, genre aide à la création. Cette allégorie sociale d'un écrivain désargenté assisté par la République figure sur le premier timbre à 50 centimes + 10 centimes "pour les chômeurs intellectuels" a été édité en 1935, émis à plus de 1,5 millions exemplaires. Suivront jusqu'en 1940, peut-être moins inspirés, une série de timbres représentant les portraits de grands artistes, musiciens, écrivains et de scientifiques. À savoir par ordre chronologique  : Jacques Callot, Hector Berlioz, Victor Hugo, Louis Pasteur, Anatole France, Auguste Rodin Pierre Puvis de Chavannes, Claude Debussy, Claude Bernard et Honoré de Balzac, sans oublier une autre allégorie d'une muse jouant de la lyre "pour l'art et la pensée". Ce qui au total, chacun étant édité avec deux valeurs nominales, représente plus de 35 millions de timbres surtaxés au profit des chômeurs intellectuels! Mais au fait qu'est-ce qu'un chômeur intellectuel?

Ce terme est apparu avec la crise des années trente, et le chômage de masse, qui pour la première fois dans l'histoire touchait également les jeune diplômés. Denis de Rougemont le définit ainsi dans son journal d'un Intellectuel en chômage paru en 1937

"Un intellectuel chômeur n'est pas un homme démoralisé par la privation de travail. Au contraire, il peut travailler davantage. Il ne se distingue donc d'un intellectuel rentier que par le manque de revenu assuré. Mais le seul fait que la «matérielle» est déficiente change sa conscience d'intellectuel, et l'oblige a se poser des questions nouvelles. " avant de conclure quasi prophétique "Il se pourrait que l'intellectuel puisse connaître une forme très particulière de chômage pur : certaines circonstances extérieures sont capables de tuer en certains hommes jusqu'à l'activité de pensée..."

Il est ici proposé au public deux séries de douze études "pour les chômeurs intellectuels". La première série est constitué par des agrandissements numériques retravaillés manuellement de ces 12 timbres .

La deuxième série d'études a été réalisé sur des planches philatéliques avec ces timbres mêmes.


Antoine Poncet février 2013



Nénette : Tout de même un homme comme toi, tu vaux mille fois mieux qu’eux [les patrons]. Tu es quelqu’un, tu sors d’une grande école, tu as un diplôme.

René : Un diplôme ! Mon pauvre petit, je n’ose même plus en parler. Quand j’y fais allusion on me rit au nez.


Ce dialogue est extrait d’un film de Jean Renoir : "La vie est à nous", film à sketches commandé par le parti communiste français pour sa campagne électorale de 1936. La dernière histoire est celle d’un jeune ingénieur de Supélec à la recherche de son premier emploi. Après plusieurs essais malheureux et l’apprentissage de la soupe populaire, il est conduit inanimé dans une salle où des militants communistes

se réunissent et reprend courage. Au-delà de la propagande électorale, le parti communiste se saisit alors d’un nouveau problème social : celui du chômage des intellectuels. À ce portrait d'un jeune ingénieur démoralisé par la privation de travail, répond Denis de Rougemont avec son "Journal d'un intellectuel en chômage", dans lequel il note les réflexions que lui dictent sa propre expérience et son éxil sur l'île de Ré



 

Pour les chômeurs intellectuels, timbres édités pendant le Front Populaire. 

Agrandissment des timbres originaux, retravaillés manuellement, impression numérique, 29,7x42 cm, Tirage limité à 12 exemplaires signés. Édition cneai = , 150€.